Automne, les musiques les plus tristes
Ce n’est pas habituel, voici un article qui ne présente pas de photographie sortie de ma (petite) vie, même de manière elliptique. Je parle ici d'un now playing qui a accompagné la rédaction du livre Kruikenstraat, probablement beaucoup de noms qui ne vous diront pas grand-chose.
Voici quelques mots sur les (plus ou moins) dix albums les plus tristes que j’ai pu rencontrer. Je ne parle pas d’un passage difficile pour des artistes produisant habituellement de la musique plutôt heureuse (Neil Halstead ou Beck par exemple, qui respectivement ont tous les deux produit un album dont les signes de mélancolie sont manifestes). Ici, je m’intéresse à des artistes dont la tendance générale est déjà habituellement à la neurasthénie, et dont certains albums retracent une véritable déchirure, plus prononcée.
Je me permets de citer Emile Cioran, bien que je n’apprécie pas ses écrits : Ce qui n’est pas déchirant est superflu, du moins en musique.
Je vous demande de ne pas me juger sur cette présentation. Si je la fais, c’est parce qu’elle n’existe pas ailleurs, même en anglais - ou bien les gens présentent Radiohead. Certes, je ne nie pas certaines qualités de son œuvre, mais je parle ici d’un véritable abattement et non pas d’une légère grisaille. Cette recherche regroupe à peu près deux ans de parcours sur ce thème, une attention aussi bien artistique que littéraire, puisque ça a servi à habiller Kruikenstraat. Je ne prétends pas à l’exhaustivité, ni à un quelconque classement. Chacun développe ça à sa manière.

Lambchop – Sans chercher à faire un classement, je dirais que Lambchop déchire, et tout particulièrement Kurt Wagner a changé ma manière d’évaluer la mélancolie. Lambchop a un contenu très éclectique et assez souvent médiocre. Pourtant, à la première écoute, l’album « Is a woman » est le seul pour lequel j’ai été me coucher plus tard - le besoin de le réentendre, malgré la fatigue. Et encore, je l’ai quitté avec peine. Is a woman est un quasi sans faute. Il y a juste un morceau qui ne colle pas du tout à l’ambiance. Tout le reste est une merveille. Les titres sont remplis d’un chagrin immense, une peine qui fait pitié tellement elle est touchante. Pourtant, c’est un disque plein de bonheur, peut-être cette joie feinte et cette légèreté des gens malheureux.
C’est une musique calme, assez orchestrale, douce et complexe. L’exigence de plusieurs écoutes est un signe de qualité. Là dessus, Kurt Wagner parle de petites choses de la vie quotidienne, des paroles assez compliquées à traduire et poétiques. Ce chanteur a une voix très éraillée parce qu’il fume comme un pompier et il est gravement malade. Les albums « How I quit smoking » et « Damaged » constituent de belles alternatives. Par contre, les autres albums sont très différents. Damaged a un contenu beaucoup plus easy listening. La mélancolie se révèle comme le goût d’un thé. Ca met du temps. Là encore, c’est d’une remarquable homogénéité, une tristesse douce, comme une extinction. Il suffit d’écouter les dernières secondes du dernier morceau, voir comment ça se termine, pour comprendre à quel point ce thème musical est sensible, à fleur de peau. Sans retenue : une merveille.

Smog – C’est un monsieur tout seul, ancien compagnon de route de Cat Power. Au niveau du style, c’est exactement comme Lambchop, mais complètement l’inverse. Il est seul avec sa guitare, il chante d’une voix pure de baryton, son style est très dépouillé et plutôt agréable. Je ne parle que d’un seul album « A river ain’t too much to love », les autres m’ayant vraiment semblé brouillons. C’est un disque de jolie rêverie auprès d’une rivière, des paroles simples de souvenirs et de regrets. Un complément, sorti avec, est intéressant (Rock Bottom Riser). Sur des airs country très dépouillés, l’homme présente une douce solitude un peu brumeuse. Ce dernier album en fait espérer d’autres dans le genre. C’est une rupture dans le parcours. Enfin, l’homme sort un disque de belle structure, d’une mélancolie discrète et agréable.

Beth Gibbons - Je ne parlerai que de l'album Out of Season. Ses autres albums (Portishead) ne m'intéressent pas dans ce cadre là. C'est un disque très connu et relativement intéressant d'un point de vue mélancolie. Certains titres sont à fleur de peau. Les titres sont accessibles et quasiment sans faiblesses. Je regrette que beaucoup de gens disent que cet opus est "royalement chiant". Au contraire, c'est joli, certes un peu minimal, mais admirablement construit.

Low - Groupe phare de la musique dépressive, bien qu'ils réfutent avec vigueur cette appréciation ; c'est une musique un peu bizarre dont quelques albums valent le détour. I could live in hope propose un bon début (bien que le chanteur chante admirablement faux), l'album Long division est beaucoup mieux – arf, au moins il a pris des cours de chant. Les très nombreux autres opus n'ont quasiment pas d'intérêt, au plus ça va et au plus c'est pire.
C'est une musique d'une remarquable lenteur, ils sont qualifiés du terme "le groupe le plus lent du monde". Les mélodies sont glaciales, sans sombrer dans un bête gothique caricatural, les paroles sont strictement anesthésiées, la musique est maladive et d'une tristesse proche d'un état lamentable. On n’arrive pas à comprendre, à cette écoute, que les protagonistes puissent prétendre être d'une parfaite santé mentale. Bref, ça vaut au moins une écoute, ne serait-ce que pour connaître le phénomène !

Cat Power - Il s'agit de la chanteuse Chan Marshall, elle toute seule, le plus souvent dans sa chambre, avec quelques instruments qu'elle a récupéré d'on ne sait où. Elle enregistre en overdub. C'est à dire qu'elle travaille ses couches en superposant. Ainsi, elles chantent en duo, en trio, ou plus, toute seule. Effet bizarre garanti...
Je parlerai essentiellement de l'album "You are free", bien que les autres "The covers records" ou "Moon Pix" valent le détour. Il faut éviter "the greatest", qui est lamentable, au contraire de son nom d’ailleurs.
You are free, ce n'est pas un album sans faiblesses. Certains morceaux sont clairement peu travaillés. Chan Marshall n'est pas une personnalité très structurée. Alors pourquoi je parle d'elle ? Parce que certains de ses titres sont d'une mélancolie immense. Allier Moon Pix et la fin de You are free, c'est un vrai condensé de dépression. J'y aime l'aspect de repli sur soi, ce n'est pas un grand déballage. Plus le disque avance, au plus l'être fragile se replie dans sa faiblesse. Les thèmes ressassent des erreurs de jeunesse, une enfance perdue, une vie ravagée... Sans vouloir s'apitoyer sur son sort d'alcoolique dépressive, elle fait des morceaux qui quelquefois sont remarquablement touchant. C'est ça que j'aime dans sa manière de s'exprimer, c'est fragile, sombre et lumineux à la fois...

Bonnie Prince Billie - Homme aux mille visages et mille noms de scènes, il s'agit (véritablement) de Will Oldham, alias Palace Brothers. C'est un personnage hautain et désagréable. Le seul album qui m'intéresse est "Master and everyone". Les autres sont peu agréables, ou en tout cas, très différents et hors de propos. Ici, on ne sait pas pourquoi le barbu au gros ventre a sorti un album mélancolique. C'est très calme, très bien chanté, reposant et d'une tristesse apaisante. C'est un album facile, monotone et sympathique. Conseillé !

Nick Cave - Le grand maître du batcave (mouvement corbeau) a sorti des tonnes d'albums, inégaux et bizarroïdes. Une exception dans le tas, un disque décrié et peu apprécié : The boatman's call. Seul au piano, c'est monotone et formidablement joli, le tout habillé d'un sentiment religieux étonnant (connaissant le personnage). Pour une fois, pas de violence pitoyable, pas d'histoires de meurtres peu crédibles, pas de soupe ultracommerciale, un vrai album simple et sincère. Rien que pour ça, c'est une belle promenade.

Nick Drake - Je ne parlerai que de l'album "Pink Moon". C'est un vieux truc, que tout le monde connaît ou presque. Le disque est très court et d'un contenu proche de la magie. C'est magnifique, je ne peux tarir mes éloges au sujet de ces paroles si douces et si tristes. Nick Drake était très dépressif et il a enregistré cet album en une nuit. Quelques jours plus tard, il s'est suicidé, ou tout au moins, il est parti dans des circonstances troubles. Quel personnage attachant, on aimerait tant avoir pu le retenir, le soutenir...
Tout seul à la guitare, sauf le premier morceau, c'est d'une rare délicatesse et d'une finesse attachante, il chante d'une voie toute douce son abandon de la vie. Quel dommage qu'il soit parti...

ReclinerlandHQ - Groupe totalement inconnu et mort, c'est un sideproject de Michaël Johnson. Le nom signifie "Le quartier général des éboueurs". L'album dont je parle n'a pas de nom et ce n'est qu'une démo. En principe, mis à part Michaël lui-même, je suis le seul à pouvoir fournir cet album, qui n'est pas commercialisé.
Il chante seul, accompagné d'un orgue hammond. Le contenu du court disque est complètement différent de ce que Michaël fait habituellement, ici c'est terne et d'une très grande tristesse. On ne peut qu'accompagner le chanteur, c'est si doux et si discret. Peu de gens aiment cette démo, parce que c'est vrai, ce n'est pas lumineux. Si je m'y retrouve comme dans un reflet, c'est parce qu'il y a une part d'abandon, c'est jeté là comme un bazar trop triste pour exister, c'est un déchet de parcours. Pour un éboueur, c'est d'une valeur inestimable, il pleut dans ces mélodies.

Tindersticks - Je garde un des meilleurs pour la fin !
Le groupe Tindersticks est quasiment mort, et leur disparition sera un immense regret. Stuart Straples, le chanteur, lance des projets solos, mais c'est loin d'avoir la même valeur. Tindersticks est un groupe éminemment orchestral. Le jeu de violon de Dickon Hinchliffe apporte une richesse énorme, c'est une grande part de la valeur de ce groupe. C'est, je dirais, le contenu musical uniforme le plus triste du monde (ce qui est bien entendu contestable, considérant une évidente méconnaissance de ce qui peut exister ailleurs). Les albums II et Curtains sont en tout cas d'une neurasthénie profonde. Au contraire des autres artistes décrits plus haut, les thèmes sont abordés avec énergie. C'est à dire que c'est agité, avec un peu cette impression que tout va mal, que les artistes plongent complètement et qu'ils se débattent contre le triste sort. Je ne sais décrire ô combien ces albums sont recherchés, affinés et longs à assimiler. Je le conseille mille fois, et encore, est-ce suffisant ? La voix de baryton de Stuart, reconnaissable entre toutes, habille ces disques tourmentés. C'est, de toute évidence, un contenu incontournable.
Ce n'est certainement pas exhaustif, c'est de toute façon impossible de l'être puisque la mélancolie est une donnée subjective. Je pense quand même que c'est relativement complet, dans les limites de ce que cela comporte. Je précise que cela a accompagné une recherche sur le livre Kruikenstraat, et que cela n'est pas un reflet de mon état moral, ceci est bien entendu beaucoup plus complexe.
En espérant que ce soit utile, à je ne sais qui…
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